Pratiques artistiques et  débats esthétiques : de l’ordre à la sensibilité.

La  relation musique-littérature donne lieu à des pratiques et à des discours qui reflètent à la fois la construction d’une réflexion esthétique et philosophique, l’évolution des rapports entre l’art et le pouvoir, et la place de l’homme dans la cité.

En effet, la prééminence  de la raison, de la mesure et de la proportion, critères de la beauté garants de l’ordre et du bien à la période classique,  cède progressivement  une plus grande  place à la sensibilité.  Le discours sur les arts  et  la  musique, sa mise en œuvre ,  accompagnent  l’effacement de l’ »honnête homme » au profit de « l’homme des Lumières » ; la pratique et la production littéraires et musicales, qui participaient  par leur principe d’ harmonie à l’équilibre de la cité,  s’acheminent  vers une prise en compte accrue de l’individu, de sa subjectivité et de son affectivité.

Pour les élèves, la découverte de la réflexion esthétique du 17ème siècle peut se fonder d’une part sur l’observation de  l’aspect concret, social et politique des rapports musique-littérature, d’autre part sur l’analyse des  discours argumentatifs qui  sous-tendent ou accompagnent ces manifestations.

  Une première approche peut conduire  à s’intéresser à la vie artistique  à Versailles : la centralisation du pouvoir s’accompagne d’une définition du bon goût dont les  divertissements royaux,  la création des académies sont les signes extérieurs. Le « beau » témoigne d’une harmonie cosmique, modèle de l’harmonie individuelle et civique. Il reflète la cohérence du système au centre duquel se tient le Roi-Soleil ; les modalités  de représentation des comédies-ballets de Molière et Lully en attestent concrètement. La comédie ballet, qui  place  la musique au service du texte, se voit peu à peu supplantée par  l’opéra de Lully. Celui-ci consacre l’avènement d’un rapport d’égalité et de complémentarité entre les deux arts illustré par sa collaboration avec Quinault, dont certains livrets peuvent être étudiés.  

D’autre part, la lecture de textes théoriques permettra de comprendre comment musique et littérature habitent la réflexion esthétique.  Il peut être intéressant de remonter aux sources de l’esthétique classique par le biais de textes de l’Antiquité.  Certains extraits de  La République  et du Banquet consacrés à la musique  montreront en effet  les principes de « l'identité du Vrai  du Beau et du Bien, résultat d'une harmonie entre la raison, les passions et les désirs, harmonie qui, transmise au niveau de la société, fait apparaître la possibilité d'une cité juste fondée sur la loi »[1]. De là,  il est intéressant de montrer  qu’au 17ème siècle, Descartes ouvre sa réflexion philosophique par l’écriture d’ un  Abrégé de musique (1618) où il définit l'objet et la fin de la musique, en montrant  que  l'harmonie, la mesure et la proportion sont les critères de la beauté  (son approche intellectualiste et mathématique constituera par ailleurs une référence pour Rameau au siècle suivant).  Ces éléments étant posés, il sera légitime de se tourner vers  la réflexion esthétique de Boileau. Si cette dernière  est centrée sur le domaine littéraire, il est frappant de constater que l’auteur recourt plusieurs fois à la métaphore musicale pour définir le Beau en termes d’harmonie, d’ordre et de mesure.  Lorsque se déclenche la querelle des Anciens et des Modernes, Perrault , dans son Parallèle, montre que l’art doit s’affranchir de la nature , par un recours à l’artifice qui témoignera du degré de raffinement et d’évolution de la société au sein de laquelle il s’épanouit. Il poursuit la métaphore entre musique et littérature  jusqu’ à la réduire : c’est le  plus merveilleusement factice de tous les arts – l’opéra- qui  permettra d’illustrer cette poétique de la modernité soucieuse d’affranchir l’invention artistique de la tyrannie du modèle antique[2].

Au 18ème siècle, la question du « beau » en musique passionne autant les écrivains que les musiciens. Source d’une abondante littérature argumentative, la Querelle des Bouffons prend une dimension philosophique.

Le tournant est amorcé par l’œuvre et  les théories de Rameau, dont la conception scientifique et intellectualiste de la musique, fondée sur une approche mathématique de l’harmonie, fait naître une polémique d’une grande richesse. Rousseau, à travers sa Lettre sur la Musique, élève la querelle entre Lully et Rameau au rang de débat esthétique. Face à la logique rationnelle des échelles, des intervalles et des accords, s’affirme un  principe de plaisir lié à la mélodie, et faisant appel à la sensibilité. C’est l’opéra italien qui sera le plus à même de  parler directement à cette même sensibilité. Certains textes de Diderot (Le Neveu de Rameau ; Les Bijoux indiscrets)  offrent un écho intéressant à cette polémique.  Mais chez Rousseau, la réflexion sur la musique occupe une place essentielle dans son système philosophique global (Essai sur l’origine des langues). Ainsi, la question du « beau » en musique alimente  la réflexion sur la nature de l’homme :  les langues articulées sont dérivées d’une sorte de musique primitive faite d’accents expressifs garantissant une expressivité immédiate – pensée qui s’articule avec le mythe du bon sauvage que n’a pas encore perverti la civilisation.  La musique n’est plus  destinée à conforter une norme sociale et à consolider la prégnance du système monarchique : elle relève d’un langage universel, certes, mais soumis à une approche individuelle. « L’art du musicien consiste à substituer à l’image insensible de l’objet celle des mouvements que sa présence excite dans le coeur du contemplateur. »(Essai sur l’Origine des Langues).Dans Le Devin du Village, opéra de Rousseau, les divinités antiques et les nobles figures tragiques ont déserté la scène de l'Opéra pour céder la place à de simples villageois et les lourdes harmonies de l’Olympe, dénoncées chez Rameau, sont devenues plus légères et plus sensibles sur cette place de village[3]. Ainsi la musique  s’adresse non plus aux sujets -du roi-  mais aux individus -aux Hommes-. L’évolution de la réflexion sur la musique est donc inhérente à la réflexion politique et sociale qui habite le siècle des Lumières.

Le travail sur la place de la musique dans la littérature d’idées aux 17ème et 18ème siècles peut donc permettre aux élèves de percevoir les enjeux artistiques et politiques des débats esthétiques engagés. La variété des genres de l’argumentation aura été ainsi abordée, de la fable -voir la figure du rossignol chez La Fontaine- à l’essai, en passant par le dialogue et la lettre philosophique, ainsi que l’article de Dictionnaire et d’Encyclopédie. Cette étude permettra également de mettre en œuvre une approche comparée, transartistique : d’une part, le travail de la langue peut donner lieu à une comparaison entre langage littéraire et langage musical (du point de vue du lexique,  des modalités de communication, des formes d’expression) ; d’autre part, la réflexion peut s’ouvrir sur d’autres genres artistiques tels que la peinture (« Toute musique qui ne peint rien n’est que du bruit »,  d’Alembert). Aux activités de lecteur, seront associées des activités d’auditeur et de spectateur.  De surcroît, le sujet offre la possibilité d’une transdisciplinarité avec la Musique, l’Histoire, et même les Mathématiques. Enfin, un lien peut être opéré, en début ou en fin de séquence, avec des pratiques contemporaines qui témoignent des enjeux sociaux de la relation poésie-musique, telles que le slam.

 

Quelques œuvres de référence :

-          Descartes, Abrégé de musique

-          Molière, Le Bourgeois Gentilhomme

-          Lully-Quinault, Cadmus et Hermione.

-          La Fontaine,  « Le Milan et le Rossignol », « Philomèle et Progné », « Les poissons et le berger qui joue de la flûte ».

-          Boileau, Art Poétique

-          Perrault, Parallèle sur les anciens et les modernes

-          Rousseau, Lettre sur la musique ; articles de l’Encyclopédie ; Essai sur l’origine des langues.

-          Diderot, Le Neveu de Rameau.

 

Pour aller plus loin

-          Jean-Louis Backès , Musique et littérature. Essai de poétique comparée, Paris, Puf, « Perspectives littéraires », 1994

-          Jean-Pierre Longre, Musique et littérature, Bertrand Lacoste, 1994.

-          Belinda Cannone, Musique et littérature au XVIIIème siècle, Que sais-je ?, Puf, 1998.



[1] Dominique Collin Platon et la musique (http://agora.qc.ca/documents/musique--)

[2] L’art vocal entre expression et cantabile de Charles Perrault à Hegel Colloque « Musique et philosophie », 20 et 21 janvier 2003

 

[3] Musique, philosophie et littérature chez Rousseau, Alain Lambert (http://www.musicologie.org/publirem/lambert_rousseau.html)